Le chiffre

70,1% des chômeurs bruxellois mis à l’emploi par Bruxelles Formation?

Que cache ce « succès » miraculeux, que représentent en réalité les % astronomiques tirés de la dernière étude « Ulysse » sur des chiffres de 2011-2012 et médiatisée seulement maintenant.

Aujourd’hui, Bruxelles-Formation fait son auto-promo dans tous les médias-relais car perpétuer l’idée que la formation est le Saint Graal ouvrant la voie royale vers l’emploi est un must pour le patronat, surtout que ces formations ne lui coûtent pas un copec et peuvent être taillées sur mesure à sa demande.

 

En mai 2014, la Région de Bruxelles-Capitale comptait 105.525 demandeurs d’emploi inoccupés pour 9.218 offres d’emplois bruxelloises, flamandes et wallonnes d’après Actiris.

L’enquête réalisée annuellement par Bruxelles Formation concerne cette année … 820 chômeurs formés sur les 12.000 qui transitent annuellement via l’institution!

Pour rappel, Bruxelles Formation (l’équivalent de Forem Formation en Wallonie) bénéficie du monopole de la formation des chômeurs en « partenariat » avec tous les acteurs publics et privés de la formation professionnelle ou de l’insertion socioprofessionnelle en Région de Bruxelles-Capitale. L’Echo  révèle aujourd’hui que son budget est de 47,8 millions d’euros. La transparence fait partie de ses valeurs mais sur son site, trouver le budget n’est pas aussi aisé, je n’ai pas vu mention de la dotation financière ni de répartition des sources de financement dans un beau « camembert » …

Première tromperie : le chiffre

Que recouvre le chiffre de 70,1% ?
Dans le rapport on peut lire (si on a le temps …) :

« Au vu de cette brève analyse rétrospective qui démontre une certaine corrélation entre la mise à l’emploi des anciens stagiaires et la situation économique dans laquelle ils évoluent, les conclusions du rapport 2012 envisageaient pour les sortants 2011 une mise à l’emploi plus difficile en raison de nouvelles dégradations du marché de l’emploi intervenues fin 2011 et courant 2012. Si ce dernier est effectivement en légère diminution, il se maintient néanmoins à 70,1% (575 répondants sur 820 ont obtenu au moins un emploi dans les douze mois qui ont suivi leur sortie de formation). »

70,1% = 575 chômeurs des 820 interrogés au total et formés à Bruxelles Formation !

mise-a-lemploi-ulysse-2013-mois-par-mois

Le tableau ci-dessous donne un extrait du nombre de chômeurs dans chaque groupe / type de formation choisi par Bruxelles Formation pour démontrer un taux de réussite miraculeux en pleine pénurie d’emploi.

 

formation-resultats-ulysse-2013-2012

 

92% de taux de mise à l’emploi pour la formation en informatique, cela concerne 46 chômeurs ! Et le reste est à l’avenant …

Plus de 12.000 chômeurs (chiffres 2012) essentiellement Bruxellois (mais pas seulement, des accords permettent à un chômeur flamand comme wallon d’y accéder aussi) sont formés chaque année par Bruxelles Formation, donc qu’arrive-il réellement aux autres, mystère !

Moyenne de mois demploi bxlform

Une si faible portion de personnes interrogées sur les 12.000 chômeurs en formation permet certes d’apprendre quelque chose mais laisse perplexe quant à la généralisation du « succès » de l’insertion par la (seule) formation à l’ensemble du public concerné …

Et il faut bien dire que la tendance réductrice à outrance des gros-titres des quotidiens n’arrange rien, le lecteur qui ne lira que le titre et le chapeau renforcera sa conviction que quand « on se forme on trouve » et que donc la plupart des chômeurs méritent un bon coup de pied au cul et se la coule vraiment bien douce …

Seconde tromperie : la formation, seul facteur d’insertion

L’étude « Ulysse » de 2013 sur un échantillon de chômeurs formés en 2011 et suivi une année est légèrement plus nuancée que les titres des quotidiens, et trie les chômeurs formés selon des critères intéressants comme la connaissance des langues ou les diplômes et formations antérieures ou encore la situation familiale (vivre seul, vivre avec ses parents avec ou sans enfants, vivre en famille avec ou sans enfants).

Néanmoins, les sociologues vous diront – à l’instar d’Andrea Rea  – que ne se baser que sur le seul facteur formation est une hérésie car l’insertion dans l’emploi est toujours multi-factorielle mais surtout elle ne peut que coïncider avec les réelles opportunités d’emploi existantes sur le marché de l’emploi bruxellois !

« La formation seule comme facteur d’insertion professionnelle est une vision purement idéologique. » Andrea Rea (sociologue ULB-Germe)

C’est une revendication patronale assénée systématiquement pour justifier ce haut taux de chômage que le patronat crée, fort aidé ma foi, par les politiques monétaires de la BCE qui a toujours privilégié la lutte contre l’inflation, dont le chômage élevé est un corollaire.

Cependant de nombreuses études mettent en avant la ségrégation socio-spatiale qui sévit à Bruxelles dévoilant un certain déterminisme socio-économico-géographique dans la Capitale de l’Europe, dont les discriminations à l’embauche, contre lesquelles le gouvernement ne lutte pas, sont le révélateur.

Ainsi, une étude de l’Observatoire bruxellois de l’Emploi datant de 2013: « L’accès à l’emploi des jeunes demandeurs d’emploi diplômés de l’enseignement supérieur en Région bruxelloise »  (1) a mis à jour:

« L’existence d’inégalités d’accès à l’emploi à niveau d’études égal. Les taux de sortie du chômage des jeunes issus du « croissant pauvre » sont systématiquement plus bas que ceux issus du « reste de la Région ». D’une part, on observe une sous représentation des diplômés élevés dans les quartiers « défavorisés » par rapport aux quartiers « favorisés ». Et d’autre part, à diplôme égal, les jeunes qui résident dans le « croissant pauvre » accèdent plus difficilement à l’emploi. Cette constatation s’inscrit dans le contexte de dualisation sociale qui prévaut à Bruxelles et nous amène à nous pencher sur ces clivages à l’échelle territoriale. »

En outre, la durée de chômage joue inévitablement en défaveur des chômeurs, et en particulier des chômeurs peu qualifiés. Or un mois après la formation le taux de mise à l’emploi avoisine les 30-40%. S’ils mettent plusieurs mois voire un an à se caser dans l’emploi, on ne peut pas en attribuer tout le mérite à la seule formation.

Bref, il ne suffit pas de « se former pour trouver » ou « chercher pour trouver » un job, la réalité du fonctionnement du marché de l’emploi et surtout l’inadéquation des exigences des patrons qui peuvent discriminer et créer la pénurie d’emplois, car ce sont eux, ne l’oublions pas, qui ont toutes les cartes en main, les employeurs, peu de chose dépend en réalité du choix posé par le chômeur, voire pire, de ses efforts parfois désespérés et démesurés pour décrocher le sacro-saint contrat.

A noter que l’étude indique que le CDI reste dominant directement suivi du CDD et de l’intérim.

Emploi apres formation BXLForm

 

Malheureusement, si le taux de chômeurs ayant décroché un emploi au moins est de 83,8% la moyenne en mois d’occupation est d’un peu moins de 9 mois ! Et pire, une inégalité forte existe car la moitié des formés seulement aura travaillé plus de 10 mois.

La question du bilinguisme systématiquement évoquée comme la cause majeure du chômage à Bruxelles est aussi analysée par l’étude Ulysse. On ne peut pas dire que le bilinguisme complet sauve du chômage, loin s’en faut!

Bilinguisme et insertion emploi

 

Alors, il ne faut pas se leurrer sur les embûches à surmonter pour arriver à décrocher l’emploi tant convoité, et pas forcément le meilleur, de haute qualité et durable et ne pas se laisser avoir par le discours utilitariste. Ce n’est pas parce qu’on est chômeur qu’on doit abdiquer ses propres envies pour l’hypothétique emploi.

Faire ce qu’on aime, c’est un luxe ou un choix quand on n’a pas le choix de ne pas travailler! Car en attendant, comme il n’y a pas d’emploi pour tous, on peut apprendre et y trouver du plaisir juste pour soi, voire, hors du carcan institutionnel, en profiter (si si !) pour imaginer et développer les alternatives, si nécessaires au sacro-saint marché.

Gageons que l’oisiveté sera la mère du changement radical …

Corine Barella

(1) Le lien original de l’étude ne fonctionnant plus et une autre version de l’étude (sans comparaison au niveau de l’analyse ce qui pose question) étant en ligne à sa place, je mets ici en ligne la copie que j’avais heureusement conservée.

Etude de l’Observatoire bruxellois de l’emploi – avril 2013 – Actiris

sources :

Musique conseillée : « Under pressure », Queen & David Bowie (1981)

 

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